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Isabelle Huppert dans La voyageuse de Hong Sang-soo
Rayon vert

« La Voyageuse » de Hong Sang-soo : No workbook !

Antoine Schiano di Lombo
La Voyageuse d’Hong Sang-soo, produit d’une nouvelle collaboration entre le réalisateur coréen et d’Isabelle Huppert (Iris dans le film), se présente comme une étrange promenade de l’actrice. Professeure de français, puis confidente d’un poète-compagnon, le personnage d’Iris erre à l’écran pour nous raconter ce qu’est véritablement le voyage proposé par le cinéma d’Hong Sang-soo.

« La Voyageuse », un film de Hong Sang-soo (2024)

Hong Sang-soo ne se lasse pas d’expérimenter, d’avancer sur des terrains nouveaux, ce qui rend chaque nouveau film réjouissant. En ce sens, il a beaucoup à voir avec le personnage principal de La Voyageuse. Iris (Isabelle Huppert) enseigne le français, se promène, ne cache pas son goût pour le makgeolli, erre dans les plans, les habite d’une présence qui ne cesse d’évoluer sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Elle sème des indices qui ne sont que des énigmes sur lesquelles le film s’empresse de passer, signifiant que l’essentiel n’y est pas.

Si on voulait disséquer La Voyageuse, on dirait qu’il se divise en quatre parties. Les deux premières suivent Iris à la rencontre de deux élèves – ces deux parties se répondant par des effets de répétition et de différences habituelles chez Hong Sang-soo –, puis une troisième partie développant la relation d’Iris et Wonjoo (Hye-Young Lee), le jeune homme qui l’accueille chez lui, et enfin une quatrième partie où Iris est contrainte de fuir à l’arrivée de la mère de Wonjoo. Ce découpage, s’il rend compte de l’action telle qu’elle se déroule, ne doit pas laisser à penser qu’un enchaînement narratif les unit. Bien au contraire, ces quatre tableaux apparaissent comme des strates qui approfondissent la nature du personnage interprété par Isabelle Huppert.

Iris, face à ses élèves, présente une méthode d’apprentissage du français quelque peu déstabilisante. Au fil de la discussion, en anglais exclusivement, on en vient à quelque chose : « Can you tell me what you felt ?» (en anglais toujours), interroge alors l’enseignante. Puis, sur des fiches et des enregistrements sonores pour la prononciation, elle traduit ce ressenti en français, et prétend qu’en répétant ces paroles à voix haute, l’esprit de la langue un jour viendra. Ce n’est qu’en étant touché émotionnellement par la langue que l’on peut espérer l’apprendre. On comprend la perplexité de ses élèves. « No workbook, emotions ». Finalement, le français n’occupe que quelques secondes de ce qui constitue la leçon. Les élèves sont inquiets, et Iris n’arrange rien quand elle explique que cette méthode n’est qu’une tentative fondée sur une intuition. La deuxième élève (Hye-Young Lee), dont un échange entre son mari (Hae-Hyo Kwon) et Iris nous fait comprendre qu’elle dirige une entreprise, se montre perplexe. C’est la fugacité des détails qui déploie tout ce qui se joue dans l’interaction. Deux mondes se rencontrent : l’intuition créatrice contre la rationalité entrepreneuriale, ou plus caricaturalement, le désordre contre l’ordre. Finalement, Iris est beaucoup plus complice avec le mari, qui accepte ce que propose la professeure avec une curiosité amusée : accepter de se reposer sur l’intuition d’une professeure qui confesse boire une à deux bouteilles de makgeolli (dont le taux d’alcool est compris en moyenne entre 6 et 9%). Sa femme s’inquiète, lui choisit d’en rire.

Isabelle Huppert apprend l'anglais à des Coréens dans La Voyageuse
© Capricci Films

Ce qui fait le charme de La Voyageuse est de nous mettre du côté de cette curiosité amusée, et ce n’est sans doute pas un hasard qu’il soit incarné à l’écran par Kwon Hae-Hyo, acteur habitué du cinéma de Hong Sang-soo. Les clients, même s’ils rechignent, se montrent perplexes, désapprouvent, finissent par payer et adhérer au principe qu’on leur propose. Ce principe, c’est celui même de l’œuvre d’un cinéaste qui renonce au scénario, et par là même se contraint à un dispositif minimal, à rebours des lois économiques du monde de l’art. Ils sont pris de court par les questions d’Iris, comme en témoigne la répétition – le dispositif de la répétition très travaillé par Hong Sang-soo démontre ici encore sa pertinence esthétique – du simple « I felt happy ». « Deeper » insiste alors Iris. Et alors, ils en viennent à leurs échecs, leurs regrets, à leur intériorité. Ils pensaient apprendre le français, mais ils sont en fait dans autre chose.

C’est évidemment de son art dont Hong Sang-soo parle à travers de ce que fait expérimenter Iris à ses élèves. De même que le réalisateur nous propose de suivre une « Voyageuse », le film n’en fera jamais son objet. C’est aussi le cas de son ami, Wonjoo, dont on comprend qu’il est un poète solitaire, vivant isolé. Le réalisateur ne nous raconte pas ce qui unit ces personnages. Il nous montre d’abord qu’il est question d’argent, ce qu’ont rapporté les cours d’Iris et qui permettront de payer le loyer de l’appartement de Wonjoo. Mais très vite, on comprend que la clé de La Voyageuse ne se trouve pas là. L’inquiétude de la mère de Wonjoo, lorsqu’elle découvre la relation de son fils avec Iris, frappe. Il faut prendre le mot dans son sens fort : l’inquiétude, c’est littéralement l’incapacité à accepter la quiétude. Au lieu d’accepter de voir son fils heureux, c’est au flot de questions que la vie ordonnée impose que la mère de Wonjoo cède : « Tu ne sais pas ce qu’elle fait là, ce qu’elle te veut ». Wonjoo n’en sait pas plus que nous autres spectateurs, sans doute pas plus que Hong Sang-soo lui-même sur son propre personnage. Mais ce qui peut nous déstabiliser, c’est cette absence de réponse. Le réalisateur s’amuse à nous renvoyer au personnage de la mère. Après tout, nous aussi nous pourrions avoir envie de savoir qui sont ces personnes que l’on regarde depuis près d’une heure. De même que le cours de français d’Iris, La Voyageuse n’est pas le film qu'il annonce être : au voyage il préfère la relation – peut-être pas la plus puissante qu’Hong Sang-soo a été capable de montrer quand on pense à Conte de cinéma (2005) ou à La Romancière, le film et le heureux hasard (2022), du fait de la brièveté à l’écran du temps qui leur est laissé – de deux personnages à l’écart des attentes auxquelles ils font face, les attentes des clients pour Iris, les attentes d’une mère pour Wonjoo.

Hong Sang-soo est ce poète solitaire qui fait des choix que toute logique marchande désapprouverait (la cheffe d’entreprise qui prend des cours de français dans son temps libre refuserait à coup sûr d’investir dans un tel projet). En ce sens, il est au croisement de ses deux personnages auxquels il adhère totalement. Se mettre de leur côté, c’est défendre la position qu’il essaye de maintenir : ne pas céder à l’inquiétude de ceux qui disent qu’il ne faudrait pas faire ses films, qu’il devrait renoncer. Et comme ses personnages, lorsqu’on le rappelle à l’ordre, il écoute patiemment, et s’enfonce dans le chemin, laissant la caméra là où elle est. Les personnages disparaissent, loin de l’effarement qu’ils suscitent chez ceux qu’ils rencontrent. C’est l’insouciance – ou peut-être devrait-on parler d’a-souciance comme pour signifier à quel point le souci est refusé ici – qui triomphe. Iris et Wonjoo, comme Hong Sang-soo et Isabelle Huppert, se retrouvent, boivent, et partent finalement ensemble, comme ils se sont rencontrés, sans avoir besoin d’en savoir plus que le bonheur de s’être trouvés.

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